Sorties Culture

Théâtre 2023

BÉRÉNICE

Titus et Bérénice s’aiment. Titus a promis le mariage à sa reine de Palestine. Mais dès qu’il monte sur le trône, à la mort de son père, il comprend que Rome ne voudra jamais d’une reine étrangère. Ils accepteront de suivre leur destin sans se donner la mort, mais séparés pour toujours. Le ton y est léger ; les événements, rocambolesques ; le jeu des trois comédiens, excellent. Françoise Sabatier-Morel, Télérama Pauline Sales enchante petits et grands avec un conte contemporain palpitant, intelligent et plein de finesse. Une magnifique ode à la tolérance.

GISÈLE HALIMI, UNE FAROUCHE LIBERTÉ

Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette donnent à voir la multitude de visages de Gisèle Halimi, avocate engagée et visionnaire. La subtile mise en scène de Léna Paugam met la parole et la pensée au cœur du spectacle, qui relate les grands procès et les engagements d’une vie de combats contre l’injustice et pour la liberté des femmes. “On ne naît pas féministe, on le devient”, déclare Gisèle Halimi dans Une Farouche Liberté. Cette phrase, inspirée par Simone de Beauvoir, clôt le livre d’entretiens avec la journaliste Annick Cojean, publié aux éditions Grasset en 2020. Elle expose admirablement le projet de cet ouvrage parcourant la vie de Gisèle Halimi au fil de ses souvenirs. Chapitre après chapitre, depuis les rébellions de son enfance tunisienne jusqu’à ses combats politiques du début des années 80, se dessine progressivement un portrait sensible de la célèbre avocate, se raconte également la manière dont sa pensée, revendiquée haut et fort comme féministe, s’est forgée, a mûri, s’est affirmée au fil des évènements et procès majeurs de sa carrière professionnelle.

HERMÈS, LE DIEU ESPIÈGLE

La Compagnie Arketal crée une fable mythologique et contemporaine dont l’écriture est une commande à Arnaud Beaujeu. Autour de la figure du Dieu Hermès, dieu du voyage, l’inspiration du spectacle est un théâtre de marionnettes intimiste, qui permet au spectateur un va-et-vient incessant, du monde des humains à celui des Dieux. Enfant espiègle, adolescent impertinent, jeune homme dévoué, protecteur des voyageurs et accompagnateur des âmes égarées, Hermès est un dieu proche de nous par sa jeunesse et son rire atemporels. Il serait même, dit-on, l’inventeur de l’écriture, ce qui invite le spectateur à devenir à son tour le déchiffreur d’une mise en scène à la portée initiatique. Le parcours léger d’Hermès à travers les chemins de nos existences trouve de nombreux échos dans le monde contemporain, tout en nous éveillant aux merveilles de l’instant, qu’il s’agisse d’entendre le murmure des étoiles ou d’observer la vie sous un brin d’herbe… Qu’Hermès dépose une pierre comme un simple repère, qu’il éteigne une bougie ou joue un air de flûte, son souffle et son esprit ne cessent de nous questionner de sa joie traversante ou comme un jeu d’enfant.

LA DISPUTE

Dans La Dispute, Marivaux, habile à brosser les vérités toujours voilées des errements du cœur et de l’esprit, nous offre une intrigue qui entend révéler qui de l'homme ou de la femme s'est rendu coupable de la première infidélité. Pièce philosophique, descente élégante aux enfers de la culpabilité des sexes, La Dispute est un joyau : des personnages féminins, dans une désarmante liberté, énoncent leurs désirs, leurs élans, leurs attentes, sans soumission, sans résignation, sans culpabilité, parfaitement décomplexés. Avec cette comédie, à la fois grave et gaie, Marivaux imagine un “paradis” sensuel. Sur scène, de jeunes comédiens nous entraînent tambour battant jusqu'au dénouement. Dialogues acérés, jeux des corps et création musicale révèlent le battement des cœurs, le chamboulement des corps, les vertiges de l'amour.

DANS LA FARINE INVISIBLE DE L'AIR

Dans une écriture croisée entre composition musicale et partition clownesque, cette pièce, à la fois réjouissante et un brin sauvage, donne à suivre une petite bande de cinq clowns enfarinés. Ils traversent la vie, tel un groupe de pingouins sur la banquise, qui dodelinent, glissent et se rattrapent, puis se mettent à crier soudain vers le ciel. Cinq clowns, en petite grappe dérisoire face à l’étendue de l’espace et du temps, révèlent par leurs péripéties quelque chose d’une vie enfouie, ineffable et joyeuse, surgissement d’un monde ébouriffé venu des confins de l’enfance, une enfance abrupte, archaïque. C’est à la joie que se rapporte cette pièce, à la joie que procurent les clowns, qui par leur folie font place à un autre nous-même.

LES DOYENS

Les Doyens est un spectacle-conférence animé par deux professeurs délirants pensant avoir raison sur tout, dévoilant sans vergogne leurs piètres talents d’éducateurs. À partir de grands textes et de références littéraires, de traités bien connus des adultes mais aussi de références plus proches des enfants, Christophe Honoré vient solliciter leur sens naissant de l’ironie et leur rapport à l’autorité. Sur scène, deux hommes sans âge qui prétendent être là depuis toute éternité et avoir très bien connu tous les personnages historiques dont ils brodent leurs discours. Ils sont péremptoires, autoritaires, paternalistes et ils ont décidé d’utiliser le temps de la représentation pour refaire urgemment l’éducation du public d’enfants qui leur fait face. Leurs sermons sont exagérés, ridicules, provocateurs, mais parfois ils sont aussi vrais, documentés, intéressants. Plus ils affirment savoir, moins on les croit. Et se met alors à régner une irrésistible envie de les contredire, de les faire taire.

CITIZEN

Avec humour et dérision, Joris Frigerio et sa Compagnie Les Hommes de Mains créent Citizen, prouesse circassienne minimaliste concentrée sur la musique du corps. Il est question de vitesse, d’épuisement, de silence et de ruptures. Le miroir tendu nous déroute, nous bouleverse, nous rassure sur notre force intérieure. Ce projet est un retour aux sources, un cirque épuré, à nu. Il y a dans ce spectacle une volonté d’être au plus près des corps vibrants des acrobates, d’être à l’écoute de cette musique des corps qui nous invite à plonger profondément à l’intérieur de nous. En composant cette partition avec Marine Larat, nous souhaitons surprendre le spectateur, le désorienter, troubler sa perception et happer son attention. Le but est de tendre un miroir qui nous met face à notre frénésie, notre empressement et à cette agitation qui nous contamine. Il nous semble pertinent de regarder cette folie en face, cette pression de la société dont nous nous accommodons et qui nous va ridiculement bien. Par la forme de la pièce, minimale et délicate, nous souhaitons que le spectateur passe du malaise à l’apaisement, de la tension au rire, qui peut nous sauver.

LES OGRES

Les Ogres, librement inspiré du conte de Charles Perrault, est un Petit Poucet contemporain raconté du point de vue de l’enfant. Carole Costantini nous invite à suivre ce dernier dans l’univers fantasmagorique d’une immense forêt, à ressentir ses espoirs, ses sensations, ses singularités. L’histoire d’un enfant né trop tôt, incapable de trouver sa place au sein de sa propre famille ni son chemin vers la réconciliation avec les monstres. Pour traverser ce texte original, à la langue tantôt corrosive, rugueuse, tantôt poétique et toujours joueuse, trois comédiens au plateau et un décor qui se fabrique à vue.

GURU

Inspiré d’un fait divers qui défraya la chronique à Jonestown [USA] en 1978, Guru raconte l’histoire d’une secte vivant recluse sur une île. Marie, nouvelle adepte fraîchement arrivée sur l’île, incite les disciples à résister au gourou. Voyant son arrivée comme un ultime défi à relever, Guru, gourou de la secte, décide que le “grand voyage” qu’il a tant annoncé va enfin avoir lieu. Décrivant avec beaucoup de finesse les mécanismes en jeu dans les groupes, les conflits de pouvoir, l’argent et le sexe, Laurent Petitgirard et son librettiste Xavier Maurel nous offrent avec Guru une allégorie de nos sociétés modernes, où la manipulation mentale est bien plus présente au quotidien qu’on ne le pense.

LES FOURBERIES DE SCAPIN

Octave aime Hyacinte tandis que Léandre aime Zerbinette, mais les deux pères des amoureux ne l’entendent pas de cette oreille ! Octave demande donc à Scapin de l’aider à fléchir son père et à trouver un peu d’argent ; de son côté Léandre demande aussi de l’aide pour trouver de quoi payer une rançon afin de garder Zerbinette. Scapin leur porte secours, s’amuse, se venge de l’avarice des vieux, jusqu’à ce que sa fourberie soit découverte ! In extremis, on apprend que Hyacinte est la fille de Géronte et Zerbinette la fille enlevée du vieil Argante. Tout est bien qui finit bien, mais les pères veulent se venger de Scapin, alors il feint d’être à l’agonie par la suite d’un accident et obtient finalement leur pardon.

20 000 LIEUES SOUS LES MERS

Après Le Voyage de Gulliver et La Mouche, Christian Hecq et Valérie Lesort présentent au TNN leur célèbre adaptation de 20 000 Lieues sous les mers et nous embarquent à nouveau au cœur de la magie et du mystère. Toute la poésie et l'univers fantastique de l'œuvre de Jules Verne se rejoignent dans ce tour du monde à travers les océans où les enfants, petits et grands, aiment à se (re)plonger. Tour à tour à vue sur le plateau et manipulateurs cachés dans le noir des profondeurs, les comédiens nous embarquent à bord du Nautilus. Utilisant le principe du théâtre noir, méduses et poissons semblent flotter dans ce monde où la lumière du jour ne pénètre jamais.

LA FORCE QUI RAVAGE TOUT

Après avoir présenté Une femme se déplace au TNN en 2022, David Lescot revient avec une nouvelle comédie musicale explosive portée par la même équipe de comédiens-chanteurs et de musiciens. Sitôt sortis d’une représentation de L’Orontea, opéra du compositeur Antonio Cesti, les spectateurs éprouvent une sensation étrange. Mus par une impulsion mystérieuse, ils reconsidèrent entièrement leur vie sentimentale et voient tout ce qui touche à leur existence à travers le prisme de l’amour. Ce bouleversement, aux retentissements absurdes ou inquiétants, provoque des effets incontrôlables et vient perturber les activités politiques ou financières dans lesquelles certains des personnages sont engagés.

LA MAISON DE BERNARDA ALBA

À travers trois générations de femmes emmurées, La Maison de Bernarda Alba interroge l’essence même de la tyrannie, intime et politique. Dans un petit village andalou, courant des années 1930, à la mort de son second mari, Bernarda Alba impose à ses cinq filles et à sa mère un deuil où l'isolement complet est exigé… Selon la tradition andalouse et pendant huit ans, ''le vent des rues ne doit pas entrer dans cette maison''. La Maison de Bernarda Alba est la dernière œuvre de Federico García Lorca. Lorca raconte une société bâillonnée, prisonnière de ses peurs, non pas pour dire que tout va s’effondrer, ce n’était pas un collapsionniste avant l’heure, mais pour affirmer qu’il n’y aura pas d’autre monde et, du même coup, qu’il faut recommencer une histoire positive. Toute la pièce se concentre sur la façon dont le désir s'impose et conduit à la transgression et au sacrifice par la voix et le corps de la cadette des sœurs. Ainsi le monde, traversé par la foudre des révoltes singulières, ne pourra être tout à fait ténébreux. Camille Rocailleux ira dans ce sens, en situant sa composition interprétée par les comédiennes au croisement de notre époque et de celle de Lorca, dans la tendresse joyeuse qui fut celle du poète pour les Gitans, les Maures, les Juifs.

ANGELIN PROLJOCAJ

Annonciation raconte la scène biblique durant laquelle l’Archange Gabriel apprend à Marie qu’elle va donner naissance au fils de Dieu. Un duo de danseuses nous emporte dans ce mélange d’extase et de douleur, nous prend aux tripes. Angelin Preljocaj signe une chorégraphie généreuse et élégante, enrichissant la symbolique de l’Annonciation de la complexité des sentiments humains. Quelle clé détient le concept de l’Annonciation ? Qu’est censé ouvrir en nous cet événement fondateur d’une religion ? Alors que de nombreux peintres depuis deux millénaires ne cessent d’interroger ce catapultage de symboles antinomiques qu’est l’Annonciation, il est étonnant de constater que ce thème à la problématique si proche du corps soit quasi-évacué de l’art chorégraphique. Pourtant, ce qui est en jeu ici est évidemment fascinant.

LE PETIT CHAPERON ROUGE

Das Plateau crée lors du Festival d’Avignon 2022 une adaptation puissante et positive du célèbre conte des Frères Grimm, dont l’intensité visuelle et sonore ouvre des paysages sensibles et inédits, à la fois légendaires et quotidiens, imaginaires et familiers, intrigants et rassérénants. Un spectacle envoûtant, pour les plus petits comme pour les grands. Le Petit Chaperon rouge est l’un des premiers contes qu’on lit aux enfants, l’un des plus connus. Un conte au charme si envoûtant que des générations d’enfants ont grandi avec lui. C’est celui-là que nous voulons faire entendre à nouveau. Pour la complexité et l’ambivalence des sujets qu’il traverse, aussi denses et noueux que les arbres centenaires, pour l’épaisseur poétique de l’histoire dont la trace perdure en de longs sillons dans nos imaginaires, pour l’imagerie : la forêt profonde, la tâche rouge, le soleil qui éclate dans les canopées sombres. Mais nous voulons aussi montrer une nouvelle fois Le Petit Chaperon rouge pour faire entendre la version puissante et positive des Frères Grimm dans laquelle cette petite fille qui se promène joyeusement dans la forêt n’est pas imprudente ou naïve mais au contraire vaillante et courageuse, traversant les dangers et retournant le sort. Pour faire entendre ce récit initiatique, qui, par-delà les temps et les générations, magnifie la solidarité féminine et raille les affreux loups méchants. Pour faire redécouvrir ce conte émancipateur, beaucoup plus subversif qu’on ne le pense, qui affirme le droit au mystère, au plaisir, à la liberté et à la peur.